Masterclass Luxembourg
City Festival Film
Gaspar Noé : « Je ne raconte pas des histoires, je fabrique des expériences »
Luxembourg – Cinémathèque de la Ville – 9 mars 2024.
Invité d’honneur du 14ᵉ Luxembourg City Film Festival, Gaspar Noé a livré une masterclass dense et sans filtre, revenant sur son parcours, sa méthode de travail et sa conception radicale du cinéma. Animée par le critique Philippe Rouyer, la rencontre s’inscrit dans une rétrospective complète de son œuvre.
Un parcours hors normes, revendiqué
Dès les premières minutes, Gaspar Noé rappelle ses origines argentines et son arrivée à Paris, soulignant combien son regard s’est construit en marge des circuits classiques. Il évoque ses débuts avec Carne et Seul contre tous, films conçus comme des gestes bruts, presque instinctifs, loin de toute volonté de plaire.
Pour le cinéaste, il n’y a pas de trajectoire stratégique : chaque film naît d’un désir immédiat, souvent lié à une sensation ou une obsession plus qu’à un récit structuré.
Le cinéma comme expérience sensorielle
Au cœur de la masterclass, une idée revient avec insistance : le cinéma n’est pas, selon lui, un art du scénario, mais un art de la perception. Gaspar Noé explique écrire parfois des scénarios très courts, laissant la mise en scène, le cadre, le son et la lumière devenir les véritables moteurs narratifs.
Il revendique un cinéma physique, presque corporel, qui cherche à affecter le spectateur avant de le faire réfléchir. D’où l’usage de plans-séquences, de mouvements de caméra extrêmes ou de dispositifs immersifs, notamment dans Enter the Void ou Climax.
Temps, mémoire et violence
Interrogé sur Irréversible, Noé revient sur le choix d’une narration inversée, conçue pour faire ressentir la fatalité plutôt que la raconter. Le temps, dit-il, est l’un de ses matériaux essentiels : il aime le tordre, le fragmenter, ou le figer pour perturber la réception du film.
Concernant la violence et la sexualité, souvent au centre des polémiques, il rejette toute intention provocatrice gratuite. Selon lui, ces éléments font partie de la réalité humaine et doivent pouvoir être montrés sans filtre moral, à condition d’assumer pleinement leurs conséquences émotionnelles.
Méfiance envers les règles et l’industrie
Gaspar Noé se montre critique vis-à-vis des normes de production et des attentes institutionnelles. Il dit se méfier des formats imposés, des durées standards et des récits « bien construits ». Le cinéma, selon lui, doit rester un terrain d’expérimentation, même au risque de l’inconfort ou du rejet.
Il évoque également l’évolution de son regard avec l’âge, notamment à travers Vortex, film plus épuré, centré sur la fin de vie, qu’il décrit comme l’un de ses projets les plus personnels.
Un échange direct avec le public
La masterclass se conclut par une série de questions du public, portant sur l’écriture, le travail avec les acteurs, l’improvisation et l’avenir de son cinéma. Noé insiste sur l’importance de l’intuition, de l’accident et de la liberté créative, encourageant les jeunes cinéastes à ne pas chercher la validation mais la nécessité.
Sans chercher à se justifier ni à théoriser excessivement son travail, Gaspar Noé livre une intervention cohérente avec sa filmographie : radicale, subjective et profondément attachée à l’idée que le cinéma doit rester une expérience viscérale, capable de déranger autant que de fasciner.