Enter The Void/Entretien FNAC
En mai 2010, à l’occasion de la sortie en salles de Enter the Void, Gaspar Noé rencontre le public à la Fnac Paris Forum. Réparti en deux parties, cet échange revient de manière détaillée sur la genèse du film, ses choix esthétiques et narratifs, ainsi que sur la démarche artistique plus générale du cinéaste.
Une œuvre façonnée sur la durée
Gaspar Noé explique que Enter the Void est le résultat d’un processus de création long et complexe, marqué par de nombreuses phases de réécriture et de post-production. Après une première version de travail, le réalisateur a poursuivi le montage, l’étalonnage et le travail sonore pendant plusieurs mois, afin d’affiner la forme finale du film.
Il souligne que ce temps supplémentaire lui a permis de renforcer la cohérence sensorielle de l’ensemble, en accord avec son intention initiale : faire du film une expérience immersive, plus qu’un récit classique.
Une narration subjective et fragmentée
Dans les deux parties de la rencontre, Noé revient longuement sur sa volonté de s’affranchir des codes narratifs traditionnels. Enter the Void est construit selon un point de vue subjectif radical, d’abord incarné par le regard du personnage principal, puis transformé en une conscience flottante après sa mort.
La narration progresse par fragments, souvenirs et répétitions, reproduisant le fonctionnement de la mémoire plutôt qu’une chronologie linéaire. Le réalisateur précise que cette structure vise à placer le spectateur à l’intérieur de l’expérience mentale du personnage, sans distance critique ni repères narratifs stabilisants.
Des choix techniques au service de la perception
La rencontre permet également d’aborder en détail les aspects techniques du film. Gaspar Noé évoque le recours important aux effets visuels numériques et aux mouvements de caméra impossibles à réaliser en prise de vues réelle. Ces choix répondent, selon lui, à une nécessité formelle : représenter des états de conscience, des visions et des déplacements mentaux qui échappent aux outils traditionnels du cinéma.
Le tournage à Tokyo est justifié à la fois par des raisons esthétiques — la densité lumineuse et graphique de la ville — et par l’intérêt du réalisateur pour un environnement urbain capable de soutenir la dimension hallucinatoire du film.
Influences et thèmes philosophiques
Dans la seconde partie de la rencontre, Gaspar Noé développe davantage les références philosophiques et spirituelles qui traversent Enter the Void. Il évoque notamment son intérêt pour le Livre des morts tibétain, dont il retient l’idée d’un état intermédiaire entre la vie et la mort. Le film explore ainsi la possibilité d’une persistance de la conscience après le décès, sans adopter de position religieuse explicite.
Noé aborde également la représentation frontale de la sexualité, de la naissance et de la mort, qu’il considère comme des expériences fondamentales souvent édulcorées ou évitées au cinéma. La drogue y est présentée non comme un élément spectaculaire, mais comme un outil de modification de la perception, en écho au rôle même du cinéma.
Une conception du cinéma comme expérience physique
Enfin, au fil des échanges, Gaspar Noé replace Enter the Void dans une réflexion plus large sur le cinéma. Il affirme privilégier l’expérimentation formelle à la narration classique, et considère le film comme un médium capable d’agir directement sur le corps du spectateur, en altérant sa perception du temps, de l’espace et des sensations.
Cette rencontre en deux temps offre ainsi un éclairage approfondi sur la démarche du cinéaste et sur les ambitions artistiques de Enter the Void, confirmant la singularité du film dans le paysage du cinéma contemporain et la cohérence du parcours de Gaspar Noé.