Enter The Void/Interview 2018
Dans l’interview accordée à IONCINEMA à l’occasion de Enter the Void, Gaspar Noé revient sur les principes esthétiques et conceptuels qui ont guidé la réalisation de ce long métrage sorti en 2009, considéré comme l’un de ses projets les plus radicaux.
Une conception visuelle pensée comme expérience sensorielle
Gaspar Noé explique avoir conçu Enter the Void avant tout comme une expérience perceptive, et non comme un récit traditionnel. Le film adopte presque intégralement un point de vue subjectif, plaçant le spectateur dans la position du personnage principal, Oscar. Après la mort de celui-ci, la caméra se détache du corps pour devenir une entité flottante, assimilable à une conscience désincarnée.
Le choix de Tokyo s’inscrit dans cette logique visuelle : la ville, avec ses néons et ses lumières artificielles, permet de construire un univers saturé de couleurs, proche de l’hallucination. Noé revendique une esthétique volontairement excessive, visant à provoquer une réaction physique chez le spectateur. Le recours aux images de synthèse et aux mouvements de caméra irréalistes répond à une volonté précise : représenter des états mentaux et des perceptions impossibles à capter par une mise en scène classique.
Une narration affranchie des codes traditionnels
Sur le plan narratif, Gaspar Noé affirme avoir délibérément rejeté toute structure dramatique conventionnelle. Enter the Void progresse par fragments, souvenirs et répétitions, reproduisant le fonctionnement de la mémoire et de la conscience plutôt qu’un enchaînement causal d’événements.
Le récit se construit ainsi comme un flux continu, sans véritable début ni résolution, dans lequel le temps est dilaté et désorienté. Noé souligne que cette approche vise à immerger le spectateur dans un point de vue strictement interne : il ne s’agit pas d’observer une histoire, mais de la traverser. Le film se présente dès lors moins comme une œuvre narrative que comme une expérience à vivre.
Une réflexion philosophique sur la vie, la mort et la conscience
D’un point de vue philosophique, Gaspar Noé indique s’être inspiré du Livre des morts tibétain, notamment pour sa conception d’un état intermédiaire entre la vie et la mort. Le film explore l’hypothèse d’une persistance de la conscience après le décès, sans toutefois revendiquer de position religieuse ou spirituelle arrêtée.
Les thèmes de la réincarnation, de l’éternel retour et de la cyclicité de l’existence traversent le film, en particulier dans son dernier mouvement. La représentation frontale de la sexualité, de la naissance et de la mort répond, selon Noé, à une volonté de confronter le spectateur à des réalités souvent évitées par le cinéma.
Enfin, le réalisateur évoque l’usage des drogues dans le film comme un moyen de modifier la perception, et non comme un élément narratif spectaculaire. À ses yeux, le cinéma lui-même fonctionne comme une substance altérant la conscience, capable de transformer la perception du temps et de l’espace.