Gaspar Noé /Tracks Arte
Gaspar Noé face à la caméra : Arte Tracks (1998)
En 1998, alors que Seul contre tous vient de fracasser les certitudes du cinéma français, la chaîne Arte consacre à Gaspar Noé un documentaire dans son magazine culturel Tracks. Loin du portrait promotionnel ou du simple reportage de festival, ce film bref mais dense agit comme une plongée frontale dans l’esprit d’un cinéaste déjà perçu comme l’un des plus dérangeants de sa génération.
À cette époque, Gaspar Noé n’est pas encore la figure internationale qu’il deviendra avec Irréversible ou Enter the Void. Il est un cinéaste marginal, polémique, souvent caricaturé, dont Seul contre tous a suscité autant de rejets violents que de soutiens passionnés. Arte Tracks saisit précisément ce moment de bascule : celui où Noé devient un objet de débat culturel autant qu’un auteur à part entière.
Le documentaire capte un réalisateur sans filtre, fidèle à la radicalité de son cinéma. Noé y parle de violence, de morale, de spectateur, mais aussi de cinéma comme expérience physique, presque agressive. Il ne cherche ni à se justifier ni à adoucir son propos. Comme ses films, sa parole est frontale, parfois provocante, toujours habitée par l’idée que le cinéma doit déranger pour exister.
Tracks s’attarde longuement sur Seul contre tous, film-monologue porté par Philippe Nahon, dont la violence verbale et psychologique a choqué jusqu’au cœur des institutions culturelles. Noé y revendique un cinéma qui ne guide pas le spectateur moralement, qui le confronte à ses propres limites. Le documentaire montre ainsi comment le cinéaste conçoit le malaise non comme un effet secondaire, mais comme une matière première artistique.
Ce qui frappe dans ce Arte Tracks, c’est la cohérence entre l’homme filmé et l’œuvre qu’il défend. Noé apparaît comme un cinéaste en guerre contre le confort narratif, contre le consensus, mais aussi contre une certaine idée policée du cinéma d’auteur français. Il y est montré au travail, dans la discussion, parfois dans la confrontation, révélant un rapport presque combatif à l’image et au son.
Le documentaire éclaire également la place centrale de Philippe Nahon dans ce cinéma. Même lorsqu’il n’est pas physiquement présent à l’écran, son personnage du boucher hante le propos. Tracks donne à comprendre que ce cinéma ne repose pas uniquement sur des idées, mais sur des corps, des voix, des présences capables d’incarner l’indicible. Le duo Noé–Nahon, déjà analysé et débattu, trouve ici un prolongement réflexif : l’acteur devient le vecteur d’un cinéma de la transgression assumée.
Avec le recul, ce Arte Tracks apparaît comme un document précieux. Il capture Gaspar Noé avant la consécration internationale, à un moment où son cinéma est encore perçu comme une anomalie, voire une menace. Il témoigne d’une époque où la télévision culturelle pouvait offrir un espace à des œuvres et des discours radicaux, sans chercher à les neutraliser.
Plus qu’un simple portrait, Arte Tracks fonctionne comme un miroir critique de Seul contre tous. Il prolonge le film dans le réel, en déplaçant la violence de la fiction vers le champ du débat artistique et moral. En ce sens, le documentaire participe pleinement de l’œuvre de Gaspar Noé : inconfortable, nécessaire, et résolument hostile à toute forme de tiédeur.