Seul Contre Tous
/La Morale
Dans un bar populaire, lieu de relâchement et d’entre-soi masculin, un homme enchaîne les propos sur la morale, la société et la décadence supposée du monde contemporain. Son discours repose sur des oppositions simplistes : les “honnêtes gens” contre les “autres”, les “travailleurs” contre les “assistés”, les “Français” contre les étrangers. La morale qu’il défend n’est pas universelle : elle est exclusivement réservée à ceux qui lui ressemblent.
Gaspar Noé filme cette scène sans effet de distanciation évident. La caméra reste fixe, presque complaisante, laissant la parole se dérouler dans toute sa brutalité. Cette absence de jugement explicite est volontaire : le spectateur est confronté à une parole courante, socialement tolérée, que rien ne vient interrompre. Le malaise naît précisément de cette normalité.
Face à ce discours, dans une autre scène du film, le boucher n’est pas en opposition frontale. Gaspar Noé donne la parole à un homme en rupture totale avec le monde. Le passage dit « de la morale » constitue l’un des moments clés du film : un monologue brutal dans lequel le personnage principal, un ancien boucher, expose sa vision d’une morale qu’il juge mensongère et fondamentalement injuste.
Face caméra, dans un dispositif minimaliste, le protagoniste affirme que la morale n’est pas universelle mais imposée par les dominants. Selon lui, elle sert avant tout à maintenir l’ordre social existant, au détriment des plus faibles. Ce discours rejette frontalement les valeurs collectives — justice, loi, solidarité — perçues comme des abstractions hypocrites, inaccessibles à ceux qui vivent en marge.
La scène se distingue par sa mise en scène sèche et oppressante : voix off martelée, images fixes, absence de contre-champ. Noé enferme le spectateur dans la tête du personnage, sans distance critique immédiate. La morale n’est plus un principe, mais un rapport de force. Le revolver montré à l’écran agit alors comme un symbole clair : lorsque la morale commune exclut, il ne reste, selon le personnage, que la violence comme moyen d’affirmation.
Ce passage ne constitue pas un manifeste idéologique du film, mais plutôt le diagnostic d’un effondrement moral individuel. Noé ne justifie pas son personnage ; il expose la logique interne d’un homme broyé par la précarité, l’échec social et l’isolement affectif. La radicalité du propos tient précisément à cette absence de filtre : le spectateur est confronté à une pensée choquante, sans médiation.
Avec cet extrait, Seul contre tous interroge la responsabilité collective : que devient la morale lorsqu’elle ne protège plus, lorsqu’elle exclut au lieu d’unir ? Une question posée sans nuance, dans un film qui assume la violence de son regard autant que celle de son personnage.