La Bouche de Jean-Pierre : l’enfance à l’épreuve du malaise
Premier moyen-métrage marquant de Lucile Hadžihalilović, La Bouche de Jean-Pierre (1996) s’impose comme une œuvre discrète mais profondément troublante du cinéma français des années 1990. Présenté à Cannes dans la section Un Certain Regard, le film révèle d’emblée une cinéaste attentive aux zones d’ombre de l’intime et aux perceptions fragmentaires de l’enfance.
Le récit est volontairement minimal. Mimi, une fillette taciturne, est confiée à sa tante après la tentative de suicide de sa mère. Dans l’appartement exigu d’une banlieue anonyme, la présence de Jean-Pierre, compagnon de la tante, agit comme un élément perturbateur. Rien n’est explicitement formulé, mais tout passe par les corps, les silences, les regards. L’angoisse se diffuse lentement, presque imperceptiblement, jusqu’à envahir l’espace du film.
Lucile Hadžihalilović adopte le point de vue sensoriel de l’enfant, refusant toute psychologie explicative. La caméra reste à hauteur de Mimi, s’attarde sur les détails — une bouche, un bruit nocturne, un geste anodin — qui prennent une dimension inquiétante. Cette économie de dialogues et cette mise en scène épurée participent à un climat de malaise constant, où le spectateur est invité à ressentir plutôt qu’à comprendre.
Le film interroge frontalement la vulnérabilité de l’enfance face au monde adulte, sans jamais céder au spectaculaire ni à la démonstration. C’est précisément cette retenue qui rend l’œuvre dérangeante : La Bouche de Jean-Pierre suggère plus qu’elle ne montre, laissant affleurer des thèmes lourds — la peur, le traumatisme, l’impossibilité de dire.
Déjà, on y retrouve les motifs qui traverseront la filmographie ultérieure de la réalisatrice (Innocence, Évolution) : des espaces clos, des personnages féminins silencieux, une violence diffuse inscrite dans le quotidien. À ce titre, le film apparaît comme une œuvre fondatrice, annonciatrice d’un cinéma sensoriel et radical, à la lisière du conte noir et du réalisme social.
Peu connu du grand public, La Bouche de Jean-Pierre demeure une pièce importante du cinéma d’auteur français, dont la force réside dans sa capacité à faire naître le trouble là où, en apparence, il ne se passe presque rien.
FICHE TECHNIQUE
Titre : La Bouche de Jean-Pierre
Réalisation : Lucile Hadžihalilović
Scénario : Lucile Hadžihalilović
Année de production : 1996
Année de sortie : 1997
Pays : France
Durée : 52 minutes
Format : 35 mm
Couleur : Couleur
Son : Mono
Langue originale : Français
Genre : Drame
Type : Moyen métrage
Image / Direction de la photographie : Dominique Colin
Montage : Lucile Hadžihalilović
Musique :
– Loïc Da Silva
– Philippe Mallier
– John Milko
– François Roy
Production : Les Cinémas de la Zone
Distribution : Argos Films (diffusion)
Interprétation
- Mimi : Sandra Sammartino
- Solange : Denise Aron-Schropfer
- Jean-Pierre : Michel Trillot
Sélections et distinctions
- Festival de Cannes 1996 – Sélection Un Certain Regard