L'Univers de Lucile Hadzihalilovic
Lucile Hadžihalilović est une réalisatrice, scénariste, monteuse et productrice française. Elle a étudié à l’ESEC, puis à l’IDHEC (aujourd’hui La Fémis), où elle a réalisé son film de fin d’études, La Première Mort de Nono, en 1986. En 1991, elle cofonde la société de production Les Cinémas de la zone avec Gaspar Noé et produit et monte Carne (1991) et Seul contre tous (1998). Elle poursuit depuis une carrière de productrice, mais aussi de scénariste et de réalisatrice.
Elle est membre du collectif 50/50, qui vise à promouvoir l’égalité des genres et la diversité dans le cinéma et la télévision. L’univers cinématographique de Lucile Hadžihalilović repose sur la sensation et l’émotion. L’expérience sensorielle, la rêverie surréaliste et la réflexion philosophique définissent son monde. Pour elle, le mystère n’est pas effrayant ; il est beau, inspirant et fascinant. Il nous aide à avancer, à nous dépasser et à survivre.
Dans le paysage parfois balisé du cinéma français, Lucile Hadzihalilovic détonne, et fascine. Réalisatrice discrète mais essentielle, elle bâtit depuis plus de deux décennies une œuvre sensorielle et hypnotique, à la frontière du fantastique et du conte, où l’enfance est souvent un territoire de métamorphose — parfois douce, souvent inquiétante.
Souvent qualifiée de "poétesse de l’étrange", Lucile Hadžihalilović continue, film après film, d’explorer les marges, les limbes, et les métamorphoses de l’innocence...
En 1995, Gérard Courant réalise un Cinématon avec Lucile Hadzihalilovic, alors jeune cinéaste encore peu connue du grand public mais déjà bien ancrée dans les marges du cinéma d’auteur français. Cette rencontre filmée, d’une durée standard de 3 minutes et 25 secondes, s’inscrit dans le vaste projet Cinématon, entamé par Courant en 1978 : une œuvre au long cours composée de milliers de portraits filmés, muets, en plan fixe, captant des figures du monde artistique, intellectuel et cinématographique.
À première vue, le dispositif est minimal : une caméra, un cadre immobile, aucun son, aucune consigne explicite. Pourtant, cette simplicité apparente agit comme un révélateur. Chaque Cinématon devient une épreuve de présence, un moment où le sujet filmé doit décider quoi faire de son propre corps, de son regard, de son silence. Dans celui de Lucile Hadzihalilovic, ce face-à-face avec la caméra prend une dimension particulière.
En 1995, Lucile Hadzihalilovic est à un moment charnière. Elle a déjà travaillé comme monteuse et collaboré étroitement avec Gaspar Noé, mais n’a pas encore signé La Bouche de Jean-Pierre (1996), film qui la fera connaître. Le Cinématon la saisit donc avant la reconnaissance, dans un entre-deux fragile : ni débutante anonyme, ni cinéaste consacrée. Ce contexte donne au portrait une valeur rétrospective forte, presque documentaire.
Fidèle à l’esprit de la série, Gérard Courant ne cherche ni à diriger ni à interpréter. Il observe. Le film devient alors un espace de projection pour le spectateur : les gestes, l’immobilité, l’attitude de Hadzihalilovic — souvent retenue, intériorisée — résonnent avec ce que l’on connaîtra plus tard de son cinéma. On y perçoit déjà une attention au corps, au silence, au temps suspendu, thèmes centraux de son œuvre future (Innocence, Évolution, Earwig).
Le Cinématon fonctionne ici comme une archive sensible. Ce n’est pas un portrait psychologique au sens classique, mais un fragment de réel, brut, non commenté, qui résiste à l’interprétation définitive. À l’image de l’ensemble du projet de Courant, il participe à une entreprise presque encyclopédique : constituer une mémoire parallèle du cinéma, faite non pas d’extraits de films, mais de visages, de présences, d’instants.
Trente ans plus tard, ce portrait de Lucile Hadzihalilovic apparaît comme un document discret mais précieux, à la fois témoignage d’une époque et trace intime d’une cinéaste dont le travail explore justement les zones troubles de l’identité, de l’enfance et du regard. Dans le silence imposé par le dispositif, quelque chose se dit déjà — à condition de prendre le temps de regarder.
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